« Dans la lutte contre le VIH, nos débats sont autour du haram ou halal »

 

Depuis le premier cas de VIH découvert en Algérie en 1985, 9606 nouveaux cas ont été recensés selon le dernier rapport de 2015 émis par le Laboratoire national de référence (LNR) de l’Institut Pasteur. Mais les chiffres de l’association Aids Algérie vont beaucoup plus loin : près de 30.000 personnes seraient séropositives, ce qui voudrait dire que 20.000 personnes ne savent pas qu’elles sont porteuses du virus, d’où l’importante du dépistage. La prostitution et les rapports sexuels non protégés constituent les générateurs principaux du virus. Le VIH rest un sujet très tabou en Algérie.

Le VIH, un sujet tabou

Pour Aziz Tadjeddine, président de l’Association de protection contre le sida en Algérie (APCS), « lutter contre le sida en Algérie, c’est tout un défi à relever, car c’est encore un sujet tabou ». Aziz Tadjeddine, sans langue de bois, décortique les obstacles trouvés. Tout d’abord, c’est un sujet qui dépasse le cadre médical et qui est lié à un problème de société « où le poids du secret pèse énormément ». « Souvent, tous nos débats sont autour du haram (interdit) ou halal (permit) mais il doit passer par l’éthique. Et à partir de là on pourra faire avancer les choses », ajoute-t-il.

L’association APCS, basée à Oran, réalise depuis une dizaine d’années le dépistage rapide, gratuit et dans l’anonymat, en obtenant le résultat en vingt minutes. Une fois que la maladie est diagnostiquée, la personne peut suivre un traitement, avoir une vie normale et une espérance de vie se rapprochant à celle d’une personne en bonne santé.  Son directeur se félicite pour son parcours, puisque longtemps l’État les a considérés comme hors-la-loi. Et pour la première fois leur travail a été reconnu par le Ministère de la Santé, qui vient d’ailleurs de les agréer.

Aziz Tadjeddinne rappelle que le dernier rapport de l´ONU sur l’épidémie montre une régression dans le monde, à l’exception de deux régions: les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ainsi que dans les pays de l’Est. « Les pays du Golf n’arrêtent pas de sponsoriser des joueurs de football, donc ce n´est pas un manque de moyens. Mais plutôt de stigmatisation et de déni: on n’accepte pas ceux qui sont différents, comme c’est le cas des homosexuels, des usagers de drogues injectables ou bien des travailleurs du sexe ».

La nécessité de l’éducation

Selon ses propos, il y a clairement nécessité d’une vraie éducation sexuelle à partir de l’adolescence, « loin du discours moralisateur », pour apprendre aux jeunes les changements de leurs corps et les pratiques sexuelles saines. « On nous accuse d’incitation, mais ça ne l’est pas, car il s´agit  d’un adulte qui est en capacité de faire ce qu’il veut. Notre but est juste de réduire les risques et de conseiller ».

Malgré les structures mises en place par l’État, d’après Aziz Tadjeddinne « la mauvaise gestion en fait de simples dispositifs administratifs inadaptés à la réalité». Mais tout n’est pas négligeable. En Algérie, à la différence des autres pays, le traitement contre le VIH est pris en charge gratuitement par l’Etat, qui a récemment mis en place le dépistage du VIH dans tous les établissements de santé.

Un combat qu’on ne doit pas mener seul

Amine S. connait très bien toutes ces difficultés, puisque lui-meme a été consommateur de drogues injectables. Et il y a à peine deux mois, lors d’un dépistage, il a découvert qu’il était porteur d’une hépatite.

 «Il y a des gens qui sont malades et qui ne le savent pas, comme c’était le cas pour moi. Un jour, je suis parti à la pharmacie et la personne m’a conseillé d’aller voir un docteur, car j’étais jaune. Quand je suis parti à l´hôpital, le test était gratuit mais ils mettaient un mois pour me délivrer le résultat. Donc je me suis dirigé vers une clinique privée, où le test coûtait 5000 dinars, mais j’obtenais la réponse le jour même», raconte-t-il.

Ce jeune, tout juste la trentaine, regrette que «le traitement ne soit pas vendu dans toutes les pharmacies. Alors que certaines refusent de fournir le médicament, par peur de faire fuir les autres clients, j’ai eu la chance de trouver quelqu’un de gentil qui me vend le traitement même si parfois je n’ai pas les moyens».

Amine dévoile ses bras, en montrant les traces de la guerre qu’il mène, toujours en gardant le sourire. Bientôt, il fera parti d’une campagne de sensibilisation contre les drogues pour APCS, même si il a déjà commencé à sensibiliser son entourage, pour essayer de compenser ce qu’il considère un manque d’éducation. Sa famille n’est pas au courant de sa situation. C’est pour cela qu’il estime «important de se sentir écouté et soutenu auprès d’une association ».

La guerre contre le VIH au Magreb

D´après l’ONU, le nombre de personnes vivant avec le VIH en Tunisie est de 2600, pour le Maroc 30.000 et pour la Mauritanie 14.000. Mais malheureusement ces chiffres restent des estimations. Pour les membres de la plateforme MENA, constituée par des associations de Mauritanie, d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie, le dépistage  est l’enjeu majeur et prioritaire sur lequel les efforts doivent être concentrés, même s’il est affecté par le poids de la stigmatisation et de la discrimination.

Le docteur Tadjeddine fait une comparaison de l’Algérie avec ses pays voisins. Alors que le Maroc est un pays pragmatique qui réalise un grand travail sur le dépistage, la Tunisie est un pays avec un haut niveau d’éducation qui permet de sensibiliser sur des questions comme la contraception ou l´avortement et qui a fait des avancées extraordinaires.

La délicate situation des femmes

Mohamed Bilel Mahjoubi, directeur de l´Association Tunisienne de Lutte contre les Maladies Sexuellement Transmissible et le SIDA (TLA), connait bien la situation de discrimination que subissent les femmes séropositives dans un contexte socio-culturel qui les rends plus vulnérables.

 TLA a mis en place une ligne téléphonique qui reçoit des appels, notamment de femmes, « qui demandent comment se protéger. Quand on leur suggère d´utiliser le préservatif, ces femmes ont peur d’être accusées d’infidélité. »

Cette association a fait face à la justice dans plusieurs affaires de femmes séropositives qui se sont vues refoulées à l´hôpital lors de leur accouchement, ou celles à qui on a retiré la garde de leurs enfants. D’autres ont même perdu leur droit à l´héritage.

Mohamed Bilel Mahjoubi, qui est dans le terrain depuis quinze ans, insiste sur la vision de la femme en Tunisie, loin de l´équité « elle est libre sur les textes de lois. Mais même si elle est mieux considérée que dans d’autres pays du Maghreb,  nous voulons nous comparer à des pays développés». Pour Mahjoubi le militantisme féministe est indispensable dans cette bataille où le rôle de l´homme est tout aussi important.





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© 2013 Natalia Román